Origine et évolution du mouvement socialiste en Wallonie Picarde (1885-2010) (Jean-Pierre DUCASTELLE)
Des débuts tardifs et difficiles (1885-1893)
Notre région (la Wallonie picarde), située à l’ouest du Hainaut, présente des composantes variées d’Ath à Comines et de Flobecq à Bernissart. Les deux arrondissements électoraux d’Ath et de Tournai sont réunis depuis 1900 et Mouscron-Comines fait partie de la Flandre occidentale jusqu’aux lois linguistiques de 1963.L’agriculture a longtemps été l’activité principale dans la région même si on note le développement du textile de Comines à Ath en passant par Mouscron, Tournai, Leuze ou Quevaucamps. Les carrières et le travail de la pierre sont bien implantés au sud-est de Tournai mais aussi dans les cantons de Quevaucamps et d’Ath. Les charbonnages ne sont présents qu’au sud de la région, à Bernissart, dans le prolongement du Borinage. Ath est spécialisée dans le travail du bois et Tournai dans l’imprimerie, la tapisserie ou les porcelaines.
Durant le 19e siècle, des mouvements sociaux vont manifester le mécontentement des travailleurs de la région, notamment lors des révolutions de 1830 en Belgique et 1848 en France.
Il faut cependant attendre la fondation du P.O.B. pour que se constitue la première ligue ouvrière à Tournai (1885). A Mouscron-Comines joue l’influence de la France et s’affirme la présence des organisations ouvrières flamandes. La ligue ouvrière locale s’affilie au P.O.B. en 1890.
Même si les ouvriers carriers participent activement aux grèves de 1886 à Maffle, dès le 24 mars, dans le bassin tournaisien à partir du 29 mars, à Basècles le 13 avril, aucune organisation durable ne se constitue à ce moment. Cependant, peu après, Basècles aura un syndicat de 200 membres (en 1889). Dans ce village carrier-marbrier, le mouvement socialiste se structure en 1891 avec un groupe politique, une mutualité en 1892 et une coopérative de consommation en 1896.
A la fin des années 1880, des sections socialistes sont connues à Leuze (1889), à Bruyelle (Mutuelle, 1887) et, dans le canton de Comines, au Bizet (Ploegsteert). Mais aucune structure fédérale ne réunit ces groupes isolés.
Le développement du mouvement et son organisation (1895-1904)
En 1894, les premières élections du suffrage universel avec vote plural révèlent une présence socialiste encore fort modeste. La liste athoise est conduite par François Sas, un conseiller communal de Saint-Josse, sculpteur sur bois. Elle recueille 3.036 voix (soit 4,89 % des électeurs) alors que l’ouvrier carrier Joseph Defaux (1860-1931) de Gaurain-Ramecroix rassemble 3683 voix socialistes (soit 7,3 %) dans l’arrondissement de Tournai.
L’élection pousse les militants à s’unir et à constituer un mouvement structuré, alors que le Parti Ouvrier Belge élargit son audience et son implantation au niveau national. Ath aura une ligue ouvrière en 1894 et, dans les années qui suivent, des sections socialistes s’implantent à Péruwelz (1894), Maffle (le Syndicat des Carrières, 1895), Quevaucamps (1895). Le mouvement syndical s’organise dans le bassin carrier tournaisien à partir de Gaurain-Ramecroix et Antoing. Les communes rurales sont aussi touchées : Blicquy (1896), Froyennes, Taintignies (1898), Ellezelles (1898).
Malgré la séparation électorale des deux arrondissements, une fédération commune se constitue et diffuse ses idées grâce à L’Egalité, un journal hebdomadaire fondé en 1890 dont la parution devient régulière à partir de 1896.
En 1898, deux fédérations sont constituées, une dans chaque arrondissement électoral mais des contacts sont maintenus entre les militants d’Ath et Tournai.
Les élections de cette année confirment la bonne implantation du mouvement. Les listes socialistes recueillent 6.400 voix à Tournai et 7.000 à Ath. Le résultat reste cependant insuffisant pour obtenir un député avec le système majoritaire.
En 1900, les deux arrondissements sont réunis et le système proportionnel est appliqué. Les élections envoient à la Chambre Louis Pouille de Basècles, ancien ouvrier carrier et directeur de la coopérative locale "La Justice". Il recueille 13.506 voix, soit un léger progrès par rapport à 1898 (+ 179). La réussite électorale est sans lendemain puisque, Louis Pouille, mis en cause pour sa gestion de la coopérative de Basècles, est exclu du P.O.B. en 1903. Il présente une liste dissidente et, malgré la présence d’Emile Vandervelde en tête de la liste, le siège de député est perdu (12.718 voix, soit moins 788 voix).
A partir de 1895, dans toute la région s’implantent des coopératives de consommation qui gèrent des Maisons du Peuple, des syndicats, des sections de la mutualité, des sociétés d’agrément (clubs de trompettes, fanfares, cercles de gymnastique, sociétés dramatiques, groupes de libre pensée), des bibliothèques, des mouvements de jeunesse,…
L’installation du mouvement socialiste (1904-1914)
La Fédération socialiste de Tournai-Ath, réorganisée à partir de 1903, est dirigée, après 1904, par Emile Carlier (1879-1934). Cet ancien ouvrier-chaisier qui s’occupe également de l’édition de "L’Egalité", est secondé par l’ouvrier-carrier Joseph Defaux. En 1908, l’avocat Emile Royer (1866-1916), originaire du Brabant wallon, est élu sur une liste de cartel avec les libéraux. Par ailleurs, les élections communales confirment l’implantation locale du mouvement dans les villes et dans le bassin carrier. En 1908, des échevins socialistes siègent à Gaurain-Ramecroix (Joseph Defaux) ou à Quevaucamps (Arthur Mauroy, 1870-1929). Oscar Laurent est élu conseiller provincial dans le canton de Quevaucamps.
A la fin de l’année 1912, la Fédération socialiste réunit une centaine de groupes et 10.000 membres. Aux élections législatives, les socialistes recueillent 20.981 voix et 26.905 en 1914 (contre 12.718 en 1904).
Dans l’arrondissement de Tournai-Ath, l’électorat du P.O.B. s’élève à 25 % des voix en 1914 contre 33 % aux libéraux et 42 % aux catholiques. En 1913, les socialistes sont bien présents à Comines avec une coopérative, un mouvement politique de 40 membres, une mutualité (le Bond Moyson) et 350 syndiqués (dans le bâtiment et le textile). A Mouscron et Dottignies, l’implantation est solide avec 4720 membres.
A la veille de la première guerre mondiale, le Parti Ouvrier Belge est bien implanté dans l’ouest du Hainaut. Sa force s’affirme après 1919 avec le suffrage universel pur et simple.
Jean-Pierre DUCASTELLE