125e anniversaire de la fondation du Parti socialiste (Jean-Pierre Delhaye)
La première guerre mondiale marque une rupture pour le mouvement ouvrier et les organisations socialistes. La guerre constitue une cruelle désillusion pour de nombreux militants pacifistes compagnons de Jean Jaurès (1859-1914), assassiné le 31 juillet 1914. L'avocat Emile Royer (1866-1916), député socialiste de Tournai-Ath depuis 1908, écrit, le 2 août 1914, dans un éditorial de l'hebdomadaire fédéral "L'Egalité" (1890-1940): "Si pourtant la pensée socialiste internationaliste et pacifiste avait conquis tous les cerveaux ouvriers, la guerre ne serait plus possible." Emile Royer meurt en exil, à Paris, en 1916 non sans avoir dénoncé l'attitude hypocrite des socialistes allemands dans une brochure "Les sociaux-démocrates allemands et austro-hongrois et les socialistes belges" publiée à Londres en 1915.
L'ancien ouvrier chaisier Emile Carlier (1879-1934), conseiller communal d'Ath, secrétaire fédéral du POB fait partie d'un réseau d'espionnage anglo-belge. Arrêté, condamné à mort en mars 1916, il est finalement emprisonné à Münster, en Westphalie jusqu'à la fin de la guerre.
La période de l'entre-deux-guerres (1919-1939) est fertile en événements dramatiques qui précipitent le monde, l'Europe et la Belgique dans le chaos et l'horreur de la seconde guerre mondiale, avec la révélation dramatique (en 1945) de l'existence des camps de concentration et d'extermination édifiés sur l'ordre d'Hitler et du sinistre Himmler, chef des SS.
Après le temps des conquêtes politiques et sociales (le suffrage universel pur et simple qui exclut encore les femmes du droit de vote pour les élections législatives jusqu'en 1948, la loi des huit heures, les pensions de vieillesse) durement acquises et toujours contestées par le patronat, la crise de 1929 plonge le monde ouvrier dans un profond désarroi. La grande dépression qui débute par une crise boursière aux Etats-Unis (le jeudi noir du 24 octobre 1929) renforce les partis d'extrême droite en Europe avec l'émergence du rexisme en Belgique, en 1935.
Dès 1920, Emile Carlier, secrétaire fédéral du POB de Tournai-Ath, réorganise les structures internes du Parti, renforce les syndicats (syndicat des carriers, syndicat textile) et met en place les permanences des parlementaires. Les coopératives (La Persévérance d'Ath, l'Union des Coopérateurs du Tournaisis, la Ruche ouvrière de Péruwelz et la Fraternelle de Mouscron) avec leurs épiceries et leur boulangerie connaissent un bel essor jusqu'en 1930. La crise de 1929 a des effets désastreux pour nombre d'entre elles : les effectifs fondent et le chiffre d'affaires diminue. La faillite de la Banque Belge du Travail et l'échec relatif du Plan du Travail initié par Henri De Man ont "complètement dérouté la masse de nos membres et la majorité de nos nombreux militants modestes" note le secrétaire fédéral Paul Tofahrn dans son rapport de 1935.
L'organisation mutualiste demeure un des plus beaux fleurons de l'action socialiste pendant la période de l'entre-deux-guerres. La Fédération des Mutualités socialistes de Tournai-Ath est fondée en 1913, à l'initiative d'Emile Royer, président et l'Emile Carlier, Secrétaire. Une clinique est inaugurée, à Tournai, le 16 septembre 1923. La direction médicale de cette institution hospitalière est confiée au docteur Georges Goffin (1867-1960) d'Ath qui cède le relais au docteur Jean Huart d'Antoing, en 1938. Jean Huart, bourgmestre d'Antoing, président fédéral du parti socialiste est le fils de l'instituteur Florentin Jules Huart (1850-1932), député de 1925 à 1929, appelé familièrement papa Huart par les militants.
Le terreau associatif d'une part (syndicats, mutuelles, coopératives), l'implantation municipale socialiste d'autre part, expliquent la progression en voix et en sièges lors des élections législatives. Les socialistes obtiennent des majorités absolues dans de nombreux bastions ouvriers. A titre d'exemple, citons Gaurain-Ramecroix avec le député Joseph Defaux (1860-1931). Ath, fief libéral depuis 1848 est enlevé de haute lutte par Emile Carlier et son équipe, lors des élections communales de 1932. La cité des Hurlus est conquise en 1921 par Joseph Vandevelde (1880-1962), député de l'arrondissement de Courtrai (1919-1949), bourgmestre de Mouscron (1921-1939 et 1953-1959) avant le rattachement, en 1963, de Mouscron-Comines au Hainaut.
En 1929 et 1932, les socialistes font élire trois députés et deux sénateurs. Joseph Defaux, l'avocat Jules Hossey (1900-1980), premier bourgmestre socialiste de Tournai en 1956, Emile Carlier et le suppléant Ursmar Depotte (1872-1964), truculent bourgmestre d'Irchonwelz, sont envoyés à la Chambre. Emile Calonne de Péruwelz (1864-1938) et le docteur Georges Goffin siègent à la Haute Assemblée. Aux élections législatives de 1932, les Rouges obtiennent leur meilleur résultat de l'entre-deux-guerres avec 43,16 % des voix à la Chambre des Représentants.
Durant ces deux décennies, les mandataires socialistes sont confrontés à la dégradation des relations internationales (fascisme en Italie, nazisme en Allemagne, guerre d'Espagne), à la mise en cause du régime parlementaire (rexisme) en politique intérieure. Un fonds Matteotti (1885-1924), député socialiste italien assassiné sur l'ordre de Mussolini est créé en 1928 pour "faire preuve de solidarité vis-à-vis des victimes du militarisme".
Des Jeunes Gardes Socialistes s'engagent dans les Brigades Internationales pendant la guerre civile d'Espagne (1936-1939). En 1937, deux jeunes socialistes d'Antoing, Henri Dupureur et Julien Cornu sacrifient leur vie pour la défense de la démocratie espagnole menacée par le général Franco. Après la défaite des Républicains en 1939, les Faucons Rouges et les Femmes Prévoyantes (Julia Bouckaert) accueillent des petits réfugiés espagnols victimes de la dictature franquiste.
Lors des élections législatives de 1936, l'hebdomadaire fédéral "L'Egalité" dénonce la propagande rexiste. Gustave Wyns (1900-1964), trésorier du parti, ami intime de Léon Degrelle (1906-1994), est élu député de l'arrondissement de Tournai-Ath.
La peste brune contamine notre monde politique ce qui incite les socialistes à révéler au grand public une vérité embarrassante pour les sympathisants rexistes. Léon Degrelle et le député Wyns ont rencontré Hitler et Goebbels à Berlin le 26 septembre 1936.
La campagne des dix-huit jours se termine par la capitulation de l'armée belge, signée au château d'Anvaing le 28 mai 1940. Pendant ces quatre années noires (jusqu'en septembre 1944), la Belgique est occupée par les Nazis. La résistance au nazisme s'organise rapidement. Deux figures de proue du mouvement socialiste dirigent des réseaux clandestins de résistance. Roger Cantraine (1922-2008) de Saint-Sauveur, professeur, écrivain, témoigne dans "Une raison de mourir" (1964) de son engagement dans la résistance. En 1982, Roger Cantraine est élu président fédéral du parti socialiste. Marcel Sonneville (1913-2007) de Mouscron, administrateur général de l'ONSS, entre en résistance dès 1940. Il est une conscience du monde socialiste.
Au Congrès de la victoire en juin 1945, le parti adopte de nouveaux statuts et devient officiellement le Parti Socialiste Belge (PSB). Les socialistes du Hainaut occidental participent aux débats politiques, économiques et sociaux qui divisent la société belge: la question royale (1945-1950), la guerre scolaire (1955-1958), les grandes grèves de 1960-1961 et les réformes de structure en Wallonie, les problèmes communautaires (lois linguistiques de 1962-1963, rattachement de Mouscron-Comines au Hainaut, mise en place progressive du fédéralisme de 1980 à 1993, la fusion des communes (1977).
Les élections législatives de 1946 sont décevantes pour le PSB régional (27,8 %) à cause de la percée éphémère des communistes. En 1954, 1958 et 1961, les socialistes d'Ath-Tournai enlèvent trois sièges de député (Jules Hossey, le docteur Camille Van Graefschepe, bourgmestre d'Ath et Henri Castel) et deux mandats de sénateur (Albert Moulin de Leuze, Simon Flamme remplacé en 1962 par Jean Dulac, bourgmestre de Beloeil). En 1965, le mouscronnois Marcel Demets est élu député du nouvel arrondissement d'Ath-Tournai-Mouscron.
Les décennies 70 et 80 sont dominées par le duo Guy Spitaels-Jean Delhaye, deux personnalités d'envergure qui engrangent d'excellents résultats électoraux (de 35 % à 40 % avec une éclatante victoire en 1987) malgré le développement "d'un multipartisme extrême" selon la formule du politologue Pascal Delwit. Il faut attendre 1974 pour voir l'élection d'une femme de notre région à la Chambre des Représentants. Georgette Brenez (1930-2009), première échevine d'Ath relève brillamment le défi.
Le ministre d'Etat Guy Spitaels, professeur à l'ULB, figure marquante du monde politique belge et wallon fut bourgmestre d'Ath (1977-1998), sénateur, ministre fédéral, vice-premier ministre, président du parti socialiste (1981-1991), ministre-président du gouvernement wallon.
Fernand Delmotte (1920-1998) sénateur, bourgmestre de Lessines (arrondissement de Soignies) fut ministre de l'Economie régionale wallonne (1968-1971) et des Communications (1971-1972).
Depuis 1995, la relève est assurée par une équipe dynamique emmenée par Rudy Demotte, député (1995-1999), ministre fédéral et communautaire (1999-2007), aujourd'hui ministre-président de la Région wallonne et de la Communauté française.
Ce bref aperçu, forcément incomplet (on me pardonnera de ne pas citer tous les bourgmestres et parlementaires qui ont marqué de leur empreinte la vie politique régionale), ne dispense pas les militants et les sympathisants de consulter quelques études rédigées à l'occasion du centième anniversaire de la création du POB(1) en attendant la publication de nouvelles recherches sur l'histoire du socialisme en Wallonie picarde(2).
1 C. Desama (dir.), 1885/1985. Du parti ouvrier belge au parti socialiste, 421 p. in-4°, Bruxelles, Labor, 1985 et J.-P. Delhaye, J.-P. Ducastelle, J.-M. Duvosquel et M. Sonneville, Histoire des Fédérations : Hainaut occidental (1885-1985), collection "Mémoire ouvrière", n°4, 181 p.in-8°, Bruxelles, PAC, 1985.
2 G. Smet, Les riches heures du Docteur Camille Van Graefschepe. Biographie d'un emblématique bourgmestre socialiste d'Ath, 96 p., Bruxelles, PAC et Luc Pire, 2004.